Article dans "le Soir Références"

Evitez la confusion, travaillez du chapeau

BECHET,GILLES; MATRICHE,JOEL

Samedi 8 juin 2002

 

Méthode et écoute sont les grands principes pour faire avancer les discussions de groupe

Les idées créatives comme les discussions de groupe requièrent une méthode et beaucoup d'écoute. Prenons la réunion type : une dizaine de personnes rassemblées, le GSM bâillonné, avec assez d'eau et de café pour tenir une heure.

Certains parlent, les autres pas. Il y a les conceptuels et les pratiques, il y a ceux qui poussent des coudes pour avancer leurs propositions et ceux qui les démolissent, et puis il y a ceux qui écoutent en comptant les points. Et après ? Pour Jean-Pierre Vandenbroeck, consultant et formateur, ce type de réunion se conclut souvent par une perte de temps et d'énergie. Chacun de ces registres de pensée est peut-être bon en soi, mais, lorsqu'ils sont émis en même temps, c'est la cacophonie. La méthode des 6 chapeaux, développée par le médecin et psychologue anglais Edward de Bono, permet d'éviter la confusion qui diminue souvent l'efficacité des discussions de groupe. Le principe étant d'amener les personnes présentes à suivre ensemble et successivement différentes logiques de pensée. Individuellement, chacun a toujours tendance à penser en fonction de son tempérament qui peut être fonceur, prudent ou « digressif », par exemple. La méthode de Bono permet de structurer une discussion pour amener les gens à utiliser des logiques qui ne leur sont pas naturelles.

Six modes de pensée

Depuis longtemps plébiscitée par les entreprises et les milieux éducatifs anglo-saxons, la méthode commence à bourgeonner dans notre pays à l'initiative d'une poignée de formateurs dont Jean-Pierre Vandenbroeck.

Les six modes de pensée identifiés par de Bono se sont vu attribuer un chapeau et une couleur. Pendant une période de temps donnée, tous les participants accordent leurs interventions à la logique d'un même chapeau proposé par l'animateur. Avant de passer à un autre. Au chapeau blanc correspondent les informations brutes exprimées de manière exhaustives, mais sans commentaires. Au chapeau rouge, les sentiments, émotions et intuitions qu'on délivre sans avoir à se justifier. C'est le « j'aime/je n'aime pas ». Au chapeau noir, l'évaluation des risques. C'est le chapeau de la réflexion, de la mise en garde. Au chapeau jaune, la mise en évidence des avantages et du degré de faisabilité d'une idée ainsi que de sa compatibilité vis-à-vis d'un objectif. C'est aussi le moment d'extraire un concept intéressant, innovant d'une idée, à première vue peu attrayante.Au chapeau vert, la créativité et la réflexion. C'est l'appel aux idées nouvelles, aux alternatives au train-train et à la résolution des problèmes évoqués avec le chapeau noir.Au chapeau bleu, la conduite des différentes étapes du processus de réflexion. C'est le stop ou encore. C'est aussi à celui qui prend le chapeau bleu que revient l'établissement de l'ordre du jour et des conclusions de la réunion.

La méthode peut sembler, à première vue, rigide et frustrante. En fait, c'est tout le contraire. La créativité a besoin d'être encadrée pour s'exprimer. C'est un outil qu'il faut utiliser avec feeling en fonction de ses objectifs. On peut par exemple n'utiliser que le chapeau blanc pendant dix minutes. Au départ, j'étais trop dogmatique. Il faut pouvoir sentir quand on doit lâcher la pression. J'ai remarqué que les francophones, comme les Latins en général, ont souvent besoin de pouvoir parler sans contraintes. Il faut en tenir compte.

Des résultats spectaculaires

Les résultats les plus spectaculaires de la méthode apparaissent lorsqu'on l'applique à une discussion qu'on prévoit touffue et animée. Cela dépassionnalise les débats, car chacun laisse son ego au vestiaire. Une fois que toutes les idées sont prises en compte, elles sont là pour tout le monde. C'est troublant de voir que, quand quelqu'un est obligé d'adopter un angle positif sur toutes les idées qui se présentent, il adhère à une suggestion qu'il aurait critiquée en d'autres circonstances. Combien de fois, en réunion, n'a-t-on pas entendu quelqu'un prendre dix minutes pour justifier une idée simplement parce qu'elle est la sienne, alors que tout le monde a compris. L'autre grand bénéfice de la méthode est de révéler le potentiel de certaines idées a priori irréalistes. C'est important de ne rien rejeter. Dire : on va supprimer le service après-vente parce qu'il coûte trop cher est une idée folle. Mais ce qui est intéressant, c'est de voir à quoi elle peut mener. Par exemple, à changer et améliorer la relation avec la clientèle.

Pour être menée avec succès, la méthode demande bien sûr que tout le monde accepte de jouer le jeu, mais aussi d'être animée par quelqu'un de suffisamment formé. Après trois jours de séminaire, les gens sont acquis à la méthode, mais généralement peu aptes à la reproduire eux-mêmes. Un bon animateur doit faire preuve d'ouverture et d'écoute pour être capable d'amplifier toutes les idées qui se présentent. Qualités qui ne sont pas nécessairement celles d'un cadre supérieur. Quand on est trop impliqué, c'est difficile de prendre de la distance. Il faut oublier les liens d'autorité et adopter un comportement qui ne va pas de soi.·

GILLES BÉCHET

Toute idée est bonne à prendre

Si la méthode des six chapeaux structure la discussion, la réflexion créative la nourrit. Mais la créativité, c'est quoi ? C'est adopter un autre point de vue, sortir de l'autoroute de la pensée routinière pour emprunter des chemins de traverse. C'est ce que de Bono appelle la pensée latérale. Toutes les choses que l'on fait peuvent être faites autrement. Il y a des centaines de méthodes pour stimuler la créativité, elles sont presque toutes liées à la rencontre d'éléments hétérogènes. Mais de Bono a le chic pour trouver des pédagogies simples. La première étape d'un processus de pensée créative passe par la définition précise de l'objectif de la réflexion. Le choix des mots, la formulation du sujet sont très importants car ils orientent la réflexion qui suit.

Le mot aléatoire, le challenge, les alternatives, autant de méthodes pour casser le cours des choses et se forcer à penser autrement. Ici encore, la capacité d'écoute de l'animateur est primordiale. Au départ, il sera toujours tenté de ne noter que les idées qui lui conviennent. Une fois qu'on a toutes ces idées (une centaine si on a bien travaillé) qu'est-ce qu'on en fait ? Si on demande aux gens de sélectionner les idées les plus valables, on tombe vite dans les poncifs. Je préfère procéder par un système de classement, que les participants font individuellement en silence ; rechercher les idées plus originales, celles qui ont un haut potentiel. Tout processus de tri entraîne immanquablement une bonne dose de déchets. Sur les cent idées d'une bonne séance, une vingtaine d'idées sont applicables immédiatement et font l'unanimité. Les autres doivent être rediscutées, en appliquant la méthode des six chapeaux, par exemple.

Au final, ce sont rarement plus de deux ou trois idées qui aboutissent à un projet. Ce n'est jamais garanti d'avoir des idées du premier coup. Il vaut mieux le faire par petites doses, à raison d'une demi-heure par semaine. Une fois que les gens ont saisi le système, ça ne prend pas beaucoup de temps.

Au sein d'une entreprise, la gestion de la créativité demande un suivi, et surtout une capacité de remise en question. La créativité sans méthode, c'est comme un tuyau percé, ça ne mène à rien. La boîte à idées en est un bel exemple. Initiative généreuse au départ, elle peut produire l'effet inverse de celui escompté. Si on prend en compte toutes les idées, ça peut marcher. Si on ne récompense que les bonnes idées, la source va rapidement se tarir. Quand le gars hésite à placer une idée de peur de passer pour un farfelu, on aboutit à l'effet contraire. Dans le domaine de la production des idées, il faut supprimer tout jugement. Pour Jean-Pierre Vandenbroeck, la réflexion créative ne doit pas être réservée aux cadres ou à une élite intellectuelle. Les meilleures idées viennent du terrain. Pour peu que les gens aient droit à une écoute, on n'a pas besoin de stimuler la créativité.·

G.B.